25 février 2008

don't think twice it's allright

Le vieil homme regarde sa face buriné dans le miroir déformant et il contient les larmes, vague relent de dignité enfouie sous le poids des années et la lourdeur des paupières. La crasse du temps passé s'agglutine dans les creux de sa face et celle du temps qui passe se cherche une petite place au chaud dans les trous restés béants. Il caresse sa joue droite de la main gauche couverte de tache de vieillesses, petits laiderons vicieux toujours plus nombreux, toujours âpres d'espace nouveaux à conquérir sur la carcasse pourrissante du patriarche. Sous les craquelures de la main il sent le grand canyon et son doigt comme un canoë le parcoure de la gauche du front à sa droite, là où le grand canyon trouvait en un temps jadis une forêt luxuriante où se jeter. La sécheresse des années est passée et il ne reste plus qu'un désert caillouteux et cruel de touffes éparses de cheveux malades. Il regarde ses yeux, si bleus, si bleus dans son jeune temps et maintenant jaunis et humides comme prêt à déverser des hectolitres de flotte salée dans les crevasses, son visage serait alors la région des grands lacs et cela il ne peut se le permettre. Puis de toute façon à quoi bon pleurer maintenant ? Toute sa vie il a contenu ses larmes, il a été fort, toute sa vie il a été un leader, un chef puissant et velu, un protecteur. Il ne se souviens même pas avoir jamais verser une larme dans toute son existence. Toute sa vie il a été beau, diablement beau, éclatant de sensualité et de virilité, faisant sourire doucement les jeunes femmes et verdir de la jalousie ses messieurs les plus strictement hétérosexuels, les autres il n'osait même pas les regarder. Et maintenant voilà que la peau bronzée devient brunâtre et couverte de tâches, elle s'affaisse sur son corps plié par l'effort que lui demande le fait de sortir son vieux chien cancereux. La brave bête boite un peu, ne voit plus trop bien, aboie de travers et plus bien fort mais il y tient comme on tient à un enfant malade. Des enfants il n'en a pas alors... C'est pas qu'il n'en a pas  eu l'occasion mais c'est qu'il en voulait pas qu'il disait. Marie était bien gentille c'est vrai mais lui faire des enfants bon dieu quelle horreur ! Il était si bien à deux. Puis ils se connus et habitués l'un à l'autre, habitués a subir leur présence sans vraiment se voir. Marie est morte l'hiver dernier, on l'a enterrée au cimetière dans le caveau familial où est déjà gravé son nom à lui avec juste la date de naissance et un petit espace à côté pour mettre l'autre date. Sa vie se limitera alors à deux nombres gravés dans le marbre gris. Il n'a pas pleuré à l'enterrement de Marie, il n'a pas pleuré à sa mort, il n'a pas pleuré en rentrant chez lui. Il a mangé un plat réchauffé et s'est endormi en écoutant la radio. Il n'avait même plus envie de fumer la pipe qui irritait tant la vieille. Il a rangé la pipe sur la cheminée à côté de la photo de Marie barrée d'un petit bandeau noir sur le coin supérieur droit. Il a posé la pipe sans même regarder la photo et il est monté, a allumé la radio et s'est enfoui sous les couvertures. Il était temps de dormir, dormir pour un moment.

La pipe a prit la poussière, la radio grésille toujours autant et les plats réchauffés se succèdent. Le chien boite toujours plus, n'aboie plus et ne voit plus, il se traine sourd-muet dans la petite maison de banlieue. Lui, son maître regarde la télévision, encore et encore et ne lui accorde de temps en temps quelques caresses de sa main lourde et abîmée. Il ne bouge plus beaucoup, presque plus du tout, histoire de se déplacer entre le lit, le fauteuil et la cuisine. Il ne sort plus depuis longtemps, le monde ne l'intéresse plus. Il ne veut plus entendre parler de politique, de sport, de cinéma, de livres, de mode ou de santé. Il ne regarde même pas vraiment la télévision, il bave juste un peu en ronflant devant Michel Drucker ou les vieilles séries est-allemande vaguement policières sur le service public. Il dort, sa vie n'est plus qu'un long sommeil entrecoupé de quelque vagues remontée à la surface. Le sommeil de l'homme qui a trop vécu, trop vu, en attendant l'autre, celui qui ne finit jamais. Il dort.

Le chien est mort. Il l'a enterré seul, ramassant son sac d'os à lui pour transporter la vieille carcasse de l'animal fidèle dans un trou près du cerisier qui pourrie de ne plus être entretenu. Il a creusé le trou lui-même et il y déposé l'animal dans un drap blanc, il a pris le plus beau celui avec les petites coutures bleues et jaunes qui ressemblent à des amants à force de s'emmêler. Il a pris le drap et a mis la bête dedans, il a mis le drap dans le trou et il a remis de la terre dessus, chaque pelletée plus lourde que l'autre, son corps vrillé par la douleur, ses genoux tenant à peine debout. Il a prit la pelle et l'a rangée dans le débarras à côté des bouteilles de vin qu'il n'ouvrira plus. Il est rentré dans la maison et il a pleuré. Des flots entiers pour pleurer le compagnon de misère, pour pleurer la présence discrète et rassurante, réconfort presque inconscient à sa vie qui n'en finie plus. Il a pleuré, tellement pleuré qu'il s'est endormi sans s'en rendre compte dans le vieux fauteuil marron avec des fleurs en velours. Il s'est endormi les ongles pleins de terres et la tête plein de relents fragmentés d'un passé qu'il ne maîtrise plus depuis longtemps. Il s'est endormi sur le fauteuil face à la télévision éteinte pendant qu'une chanson de Jacques Brel passe en grésillant dans la radio. Il s'est endormi.

On a trouvé ce matin vers 9h54, un vieux monsieur chez lui, mort sur son canapé, les voisins s'étaient plaint de l'odeur forte provenant de la maison de la rue des bleuets. On a retrouvé un vieux monsieur sur son canapé, la radio ouverte qui ressassaient des vieux succès des années qu'on a pas connues. On a retrouvé un vieux monsieur et dans le jardin un chien à moitié enterré dans un drap. On a retrouvé un vieux monsieur et tout le quartier en a parlé pendant une journée entière en essayant de trouver des souvenirs communs avec ce vieux monsieur de la rue des bleuets. Le curé a même dit quelques mots à la messe du dimanche. Puis on a vendu la maison et un jeune couple avec un enfant s'y est installé la semaine dernière. L'enfant joue dans le jardin et il y trouve dans un coin près du lierre une vieille pipe fendue. Il a joué avec toute l'après-midi, il était Sherlock Holmes et aviateur anglais à la fois. Sa mère le voit,le dispute et la pipe finit à la poubelle avec les restes du déjeuner. Puis on s'endort...

Posté par greenhand59 à 00:55 - Commentaires [1] - Permalien [#]


Commentaires sur don't think twice it's allright

    ...

    Bravo l'artiste pour les quelques minutes merveilleuses et passionèes de lecture offerte.

    Posté par Passant ou (e) ?, 25 février 2008 à 21:44 | | Répondre
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